QUAND LE CONGO REGARDE SES PROPRES TRÉSORS EN FACE

En prélude de la 47e Journée mondiale du tourisme, célébrée le 27 septembre 2026 à Brazzaville, capitale de la République du Congo, sous le thème: « Agenda numérique et intelligence artificielle pour repenser le tourisme », le ministre de la Culture, des Arts, du Patrimoine national et de l’Industrie touristique, Jean-Claude Gakosso, a livré un discours qui dépasse largement le cadre protocolaire habituel de ce genre de cérémonie.
Devant les professionnels et partenaires du secteur, il n’a pas seulement énuméré des statistiques ou des projets. Il a posé une question de fond : que faisons-nous, nous-mêmes, de notre propre pays ?
Un pays qui s’ignore.
Le ministre a emprunté au poète cette formule pour décrire la République du Congo : une « bénédiction géographique » dotée d’une « grâce écologique ». Littoral maritime, port en eau profonde, fleuve puissant, forêt dense qui abrite une biodiversité impressionnante — le tableau dressé n’a rien d’un exercice de style. C’est un inventaire, presque une mise en accusation douce : voilà ce que nous avons, et voilà ce que nous n’exploitons pas encore à sa juste mesure.
Car le vrai sujet du discours n’est pas la nature. C’est l’identité. « À travers les âges, notre peuple a forgé une identité unique par son authenticité, par sa singularité », a-t-il rappelé, avant d’ajouter que cette identité « ne demande qu’à être mise en exergue » et « sublimée ». Deux verbes qui en disent long : il ne s’agit pas de créer quelque chose de nouveau, mais de révéler ce qui existe déjà.
La rumba, preuve par l’exemple
L’exemple choisi ne doit rien au hasard : la rumba congolaise, inscrite au patrimoine immatériel de l’humanité. Le ministre s’en sert pour illustrer ce qu’il appelle la « souveraineté culturelle » — un concept qu’il prend soin de désamorcer immédiatement de tout soupçon de repli. « Il ne s’agit nullement de prôner ni quelque repli identitaire que ce soit, encore moins quelque stérile autarcie », a-t-il insisté. La formule qui suit mérite d’être retenue : la souveraineté culturelle serait « une main tendue vers l’autre, une main ouverte au reste du monde ».
Dans le contexte actuel, où les industries culturelles et touristiques se réinventent à coups d’algorithmes et de plateformes numériques, ce positionnement a le mérite de la clarté. Le Congo, semble dire le ministre, veut entrer dans la modernité numérique sans dissoudre ce qui fait sa singularité.
Loango, du symbole au chantier
Le discours quitte alors le registre des idées pour celui du concret. À la Baie des Loango, dans le Kouilou, le Mémorial de la Déportation et de l’Esclavage sort de terre. Le ministre le présente comme la « plus belle illustration » de la volonté gouvernementale de faire du tourisme un pilier de diversification économique. L’ambition est claire, mais le pari reste entier : transformer un lieu chargé d’histoire douloureuse en destination qui attire, sans trahir la mémoire qu’il porte.
L’appel final : se visiter soi-même
C’est peut-être la partie la plus personnelle du discours. Le ministre s’adresse directement à ses « chers compatriotes » et égrène une série d’impératifs : porter un regard neuf sur les sites naturels et culturels, leur donner de la valeur nous-mêmes, et — surtout — les visiter en premier, « avant de susciter auprès de l’étranger l’envie irrépressible de les visiter ».
C’est un renversement de perspective intéressant. D’ordinaire, les discours institutionnels sur le tourisme parlent d’attractivité extérieure, de visa, de plateformes numériques tournées vers les « grands pays émetteurs de touristes ». Ici, avant de vendre le pays à l’étranger, le ministre demande aux Congolais de se le réapproprier eux-mêmes.
Ce qu’il faudra observer
Un discours se juge à ses suites. La liste des chantiers annoncés — infrastructures modernes, formation avec « intransigeance » sur la déontologie, sécurisation des circuits, simplification du visa-Congo, plateformes numériques à l’international — est ambitieuse et cohérente sur le papier. Reste à voir si l’agenda numérique et l’intelligence artificielle, mis en avant comme thème de cette 47e édition, se traduiront par des outils concrets pour les professionnels du secteur, ou s’ils resteront un slogan de circonstance.
Ce qui frappe, en tout cas, dans cette allocution, c’est la tentative de tenir ensemble deux exigences rarement conciliées dans le discours public congolais : la fierté patrimoniale et l’ouverture au monde. Le pays a « tout pour devenir une destination touristique de prédilection », selon les mots du ministre. Il lui reste, comme souvent, à transformer l’intention en résultat.
Notre commentaire
Ce discours a le mérite de sortir du registre purement incantatoire propre à ce genre de cérémonie. En reliant patrimoine, souveraineté culturelle et outils numériques, le ministre propose une lecture cohérente de ce que pourrait être un tourisme congolais authentique. Mais la cohérence du propos ne dispense pas de l’épreuve des faits : la liste des engagements — visa simplifié, circuits sécurisés, personnel formé, plateformes numériques déployées à l’international — est déjà connue des acteurs du secteur, qui l’attendent depuis plusieurs éditions de cette même Journée. L’appel à « se visiter soi-même avant de vendre le pays à l’étranger » est sans doute la proposition la plus originale du texte : elle déplace la responsabilité vers le citoyen ordinaire, mais elle suppose aussi que l’offre touristique intérieure — transport, hébergement, accueil — soit à la hauteur de l’invitation. Sur ce point précis, le discours reste silencieux.
Marie Rose Mbingu
